Chaque saison impose ses règles, et il est impératif d’anticiper les volumes, d’affiner son offre et
Plus seulement cantonnée à l’art de la table, la porcelaine s’invite dans l’univers de la décoration, des luminaires ou encore des bijoux. Sous l’impulsion de marques, d’artistes, de fabricants et de lieux dédiés à la création, celle-ci joue avec les codes, les formes, les finitions et les usages pour mieux bousculer les usages et se réinventer.
Elle se distingue des autres céramiques par sa blancheur, sa translucidité, son imperméabilité, la dureté et la sonorité de sa matière. La porcelaine, matière si prestigieuse et si particulière, traverse le temps et les époques sans jamais lasser.

« La porcelaine est en pleine mutation. Elle s’est affranchie de son image classique pour devenir un véritable médium de création, confirme Bertille Carpentier, cofondatrice de la maison de porcelaine contemporaine Non Sans Raison, née à Limoges en 2008. Ses qualités fascinent toujours, mais aujourd’hui, c’est sa capacité à se réinventer, à dialoguer avec le design, l’art contemporain et les usages actuels qui séduisent les artistes et les créateurs. Chez Non Sans Raison, nous explorons cette modernité avec audace, en restant fidèles à l’excellence du savoir-faire de Limoges. Son potentiel reste encore largement à explorer dans un contexte de développement durable. »
LIMOGES AU TOP

Porcelaine de Limoges en tête, l’Indication Géographique (IG) fédère aujourd’hui 33 opérateurs certifiés, soit environ 1 200 emplois dans la région Haute-Vienne pour un chiffre d‘affaires de 110 millions d’euros en 2024 dont en moyenne 60 % réalisés à l’export, Etats-Unis en tête.
Une fierté pour la France en matière d’art de la table et de savoir-faire.
« La décoration de la porcelaine de Limoges requiert un savoir-faire exceptionnel, souligne Elodie Mongellaz, responsable marketing et communication de la maison Raynaud.
Cette réputation d’excellence s’est forgée grâce à la richesse et à la poésie des décors, mais aussi grâce au savoir-faire incomparable des peintres et des décorateurs, et aux collaborations fructueuses avec des créateurs. Incontestablement, il y a une tendance à une plus grande liberté dans l’usage de la porcelaine. »

En matière d’actualité, le marché est également riche en rebondissements avec notamment le rachat de Haviland par Bernardaud en décembre 2024.
Une seconde acquisition dans l’histoire du groupe qui se veut hautement symbolique. De fait, après la Manufacture Royale, l’une des premières de Limoges (1771), Haviland était le dernier concurrent majeur et historique (1842). « L’âge d’or de Bernardaud, c’est aujourd’hui », annonçait Lucie Bonneau, responsable du patrimoine de Bernardaud dans les médias au moment du rachat.
La manufacture qui produit 3 millions de pièces par an, pour 80 millions d’euros de chiffre d’affaires et 700 salariés, dont la moitié embauchée depuis le Covid, tourne toujours sous la direction de la famille Bernardaud, représentée par les 5e et 6e générations.
3 CONSEILS POUR VALORISER LA PORCELAINE EN BOUTIQUE
• Oser des petites séries artisanales
« Pourquoi ne pas offrir plus de choix à la clientèle en proposant en boutique davantage de sur-mesure en se rapprochant de structures plus petites et artisanales qui permettent de créer des produits uniques afin d’attirer l’attention. Par exemple, en fonction de chaque point de vente et de la clientèle, je propose des décors et coloris différents et des petites séries que je réalise spécialement pour un détaillant », précise Clémentine Maury, fondatrice de Zeste Électrique.
• Mettre en scène un univers cohérent
« Nous aimons présenter la porcelaine dans des contextes de vie réels. Associée à des matériaux nobles (lin lavé, verre soufflé, argenterie, bois), elle révèle sa dimension sensible et contemporaine à condition de préserver une cohérence d’univers.
De fait, l’un des enjeux majeurs reste la clarté du positionnement : trop souvent, des mélanges de gammes ou d’esthétiques brouillent la lisibilité de l’offre. En boutique, il est essentiel de savoir ce que l’on vend, de comprendre les méthodes de production, et de pouvoir transmettre au client les spécificités du savoir-faire. La narration, ici, fait toute la différence », souligne Axelle Renié, directrice générale de Marie Daâge.
• Créer une table unique et inoubliable
« Nous assistons depuis plusieurs années à un phénomène très marqué : les arts de la table se décomplexifient. La porcelaine la plus fine de Limoges est associée avec des créations de formes très différentes ou réalisées dans d’autres matériaux, parfois avec des pièces chinées. Ce qui prime, c’est l’inspiration : une couleur, un thème, une occasion, etc.
Cette tendance s’accompagne aussi d’un affranchissement vis-à-vis des règles de dressage plus protocolaires et offre plus de liberté. On tend vers une élégante simplicité, avec des tables moins chargées, où la beauté des pièces doit se suffire à elle-même. Les clients n’attendent pas simplement que nous leur présentions une porcelaine raffinée mais également que nous les inspirions pour créer une table unique et inoubliable », recommande Elodie Mongellaz, responsable marketing et communication chez Raynaud.
STIMULER LES INTERACTIONS
Or rien de tel que l’émulation pour renouveler une matière d’exception. « La porcelaine bénéficie d’un regain d’intérêt, notamment par les croisements entre métiers d’art, design et création contemporaine », souligne Amandine Lacotte, responsable communication à l’Office de tourisme de Limoges.

Ainsi, sur place, le Centre de recherche sur les arts du feu et de la terre (Craft) accueille depuis plus de 30 ans des artistes et des designers en résidence pour des projets expérimentaux autour de la porcelaine au-delà de l’univers de la table.
Il mène aussi des partenariats avec des manufactures locales pour aller plus loin dans les possibilités créatives de la matière.
En parallèle, la ville a inauguré un nouvel événement intitulé la Ceramik Week (du 1er au 6 juillet).
Des arts de la table à la conquête spatiale, de la porcelaine artisanale aux applications technologiques de pointe, la céramique s’y révèle dans toute sa richesse au cœur d’une dynamique de valorisation du patrimoine, des savoir-faire et de l’innovation.
Tandis que la biennale Toques & Porcelaine (19 au 21 septembre), dont c’est la 11e édition, mêle produits d’excellence, arts de la table, gastronomie, design, chefs et porcelainiers. La porcelaine fédère et offre des interactions originales quand ce ne sont pas les marques elles-mêmes qui les provoquent.

« Si l’activité principale de la maison est l’art de la table et la gastronomie, nous essayons de nous servir des qualités de la porcelaine pour l’utiliser dans d’autres domaines, comme les bijoux, les luminaires, les contenants pour cosmétiques ou spiritueux, les revêtements de façade, le mobilier, explique la maison Bernardaud.
Nous travaillons aussi avec des designers de renom et des artistes (Park Seo-bo, Jeff Koons, les frères Campana, JR ou des créateurs comme Adam Tihany ou Olivier Gagnère). Par leurs demandes originales, ils enrichissent les compétences de nos artisans et stimulent les recherches de nos ingénieurs. »
Et 2025 se veut tout aussi riche puisque Bernardaud présentera en septembre la collection Thé Dansant, imaginée par l’artiste portugaise Joana Vasconcelos, qui sera suivie en octobre d’une série de sept théières monumentales habillées de crochet.
En novembre à New York, place à un incroyable surtout de table imaginé par Jeff Koons à la suite de son exposition à Versailles en 2008. Tandis que, la manufacture prépare l’ouverture de deux nouvelles boutiques, à New York et à Shanghai.

Chez Non Sans Raison, l’art est également au programme. « Parmi nos projets, il y a l’agrandissement de nos ateliers en Limousin, annonce Bertille Carpentier (Non Sans Raison). Nous y développons un espace en pleine campagne, où nous pourrons accueillir des artistes en résidence. L’idée est d’ouvrir nos portes à des créateurs extérieurs, de lancer des collaborations artistiques sous le nom de Non Sans Raison, et de nourrir encore plus notre lien à la création contemporaine. »
LA PORCELAINE REDONNE CORPS AU SOIN
« Pourquoi le soin ne pourrait-il pas être aussi beau qu’un bijou, aussi raffiné qu’une œuvre d’art ? » interroge Claude Marchal, fondateur de MDCI Beauté.
Spécialisée dans les parfums de niche aux flacons sculpturaux, la marque française lance cette année une ligne de soins anti-âge haut de gamme conditionnés dans des boîtes en porcelaine de Limoges, éditées en série limitée, signées et numérotées, décorées avec un goût assumé pour le rococo, dans l’esprit des œuvres du peintre François Boucher (XVIIIe siècle).
UN MARCHÉ PORTEUR

De fait, la porcelaine n’a jamais autant suscité d’envie avec de nombreux lancements tous couronnés de succès. Ainsi, lancée en octobre 2023, Johanne Paris, imaginée par Johanne Brami, décline des pièces en porcelaine de Limoges contemporaines et épurées aussi bien pour les particuliers que pour les maisons gastronomiques. « Cette année, j’ai eu l’honneur d’être présente au Bristol Paris, au restaurant Épicure 3 étoiles du chef Arnaud Faye, ainsi qu’à L’Assiette champenoise, le 3 étoiles du chef Arnaud Lallement, confie Johanne Brami.
Johanne Paris est également sélectionnée pour participer à l’exposition Art de vivre à la française à New York, organisée par Business France et Francéclat (les 8 et 9 octobre 2025). Si la porcelaine reste un savoir-faire d’excellence, aujourd’hui elle est en pleine mutation et s’ouvre à une approche plus contemporaine, créative et audacieuse. »

L’audace c’est également ce qui guide Sarah-Linda dont la première collection a vu le jour en 2018. Les pièces, fabriquées par Artoria à Limoges, sont ancrées dans la sensualité. « Inspirées par la nature, les formes sont organiques et texturées et invitent au toucher, explique la fondatrice Sarah-Linda Forrer.
J’aspire à créer des objets qui vous ramènent dans le présent et vous reconnectent à vos aliments. » Ainsi, guidées par la manière dont l’huître est dégustée, les premières pièces de la collection Indulge sont conçues pour les prendre dans la main et les apporter à la bouche, comme un coquillage. Tandis qu’une nouvelle collection sera à découvrir sur le salon Host Milan en octobre.
Enfin, fondée à Paris en 1990 par Marie Daâge, la maison éponyme réinvente la porcelaine peinte à la main dans l’esprit de la haute couture. Au cœur de l’entreprise familiale, l’ambition fondatrice est de sauvegarder un savoir-faire en voie de disparition et de l’ancrer dans une vision contemporaine du luxe.

Et cela fonctionne. « Depuis 35 ans, la maison connaît une croissance régulière qui reflète notre modèle fondé sur l’artisanat, la qualité et le temps long, témoigne Axelle Renié, directrice générale et fille de Marie Daâge.
Nos ventes sont portées par une clientèle internationale très diversifiée (plus de 70 pays), à la fois dans les univers de la décoration, de l’hôtellerie, de l’événementiel et du particulier.
Nous sommes convaincus que l’investissement constant dans la création et l’excellence nous permet de rester relativement à l’abri des effets de conjoncture. »

Alors que la production se concentre sur deux sites (Limoges et Vendôme), cette année sera inauguré le nouvel atelier de production à Vendôme (Centre-Val de Loire). Celui-ci, déjà en fonctionnement sur un site temporaire depuis début 2024, est désormais installé dans un bâtiment patrimonial entièrement restauré et a pour vocation d’être une vitrine pour le grand public afin de faire découvrir le métier, d’être un lieu de formation et de sensibilisation. Sur place, plus de 230 décors y sont réalisés à la main, sur 120 formes, dans une palette propriétaire de 68 couleurs, élaborées à partir d’oxydes naturels.
UN TERRITOIRE GRANDISSANT

Enfin, au-delà de l’art de la table, la porcelaine explore d’autres applications.
Luminaires en tout genre (à l’image des marques Enamoura ou Original BTC), poignées de portes, patères (à l’instar de Merigous, leader français en poignées de porte et boutons de meuble en porcelaine, dont la quatrième génération, Thomas et Alexandre Mérigous, dirige l’entreprise, tandis que Thomas Mérigous est le président du Craft Limoges) ou encore bijoux, la matière ose tous les usages.

C’est le cas chez Bernardaud où cet univers est depuis peu imaginé par la créatrice de bijoux Marion Vidal qui signe les collections de la maison déclinant des colliers, des pendentifs, des bagues et des boucles d’oreilles.
De quoi proposer des ponts en boutique entre des univers différents mais portés par la même passion pour une matière : la porcelaine.
Un aspect qui intéresse Clémentine Maury qui a lancé à Limoges sa marque Zeste Électrique en 2016. Après avoir commencé par la création des décors sur porcelaine, elle a peu à peu développé ses propres formes originales.
« Mon père est décorateur sur porcelaine, il m’a transmis sa passion de la matière et son savoir-faire. Pour moi, chaque pièce est comme une page blanche qui permet de laisser libre cours à mon imagination et le fait d’avoir choisi de tout peindre à la main me permet beaucoup de liberté créative, confie-t-elle.
À travers mes produits (vases gigognes, mugs, assiettes, bijoux), je souhaite avant tout proposer un univers, une histoire complète. Je crois que la porcelaine a besoin de s’émanciper et de se mélanger à d’autres univers, peut-être moins classique dans l’idée que l’on peut s’en faire. J’aimerais, par la suite, la mélanger au textile par exemple. » De quoi donner des pistes de réflexion pour élargir son offre en boutique et l’associer à d’autres univers.


