ORFÈVRERIE : MAISONS HISTORIQUES, NOUVEAUX DÉSIRS

12 janvier 2026
Par : Astrid Briant

Dans un pays où le pouvoir d’achat s’érode et où les gestes du quotidien se simplifient, l’orfèvrerie française se retrouve à la croisée des chemins : produits de niche, perçus comme élitistes et contraignants, mais portés par un héritage unique et un regain d’appétit pour les arts de la table et le made in France. Entre déclin industriel, retour en grâce des maisons historiques et nouvelles écritures du geste, les orfèvres réinventent leurs modèles pour que l’argenterie quitte la vitrine et retrouve la table.

L’orfèvrerie doit composer avec une profonde mutation des comportements d’achat. La prudence grandissante des consommateurs – en particulier au sein de la classe moyenne – et l’évolution des modes de vie posent une question majeure quant à la place et à la vitalité de ce secteur d’exception.

Comme le résume justement Édouard Froment, petit-fils de Camille Froment, fondateur en 1963 à Thiers de Capdeco : « Les consommateurs préfèrent épargner plutôt que dépenser. »

Faire vivre aujourd’hui une maison d’orfèvrerie, c’est assumer une double responsabilité : préserver un héritage historique tout en affrontant les crises économiques et les transformations culturelles. « Le tissu industriel français a largement diminué », poursuit Édouard Froment. Ce constat, cet héritier d’un savoir-faire familial, n’est pas le seul à le dresser.

UN SECTEUR FRAGILISÉ EN QUÊTE DE RENOUVEAU

La collection de couverts Contour est une réédition d’un modèle historique de Degrenne. Elle se caractérise par sa délicate bordure en feston et ses courbes gracieuses inspirées d’ornements classiques. Fabriquée en Normandie. Prix public : 320 € le coffret 24 couverts.

Catherine Zeigneur, ancienne élève de l’École du Louvre et aujourd’hui gérante de l’Orfèvrerie Floutier, porte un regard lucide sur le déclin du secteur en France.

« La production d’orfèvrerie en France a considérablement diminué, avec la fermeture progressive de nombreuses maisons historiques, le secteur s’explique par le fait que l’orfèvrerie, un secteur très restreint, subit un désintérêt croissant pour l’argenterie en raison, entre autres, des contraintes d’entretien », souligne-t-elle.

Une vision partagée par Vanessa Sitbon, directrice création, marque, marketing, communication et digital de Daum - Effe 1875 qui réalise une part importante de son activité auprès du CHR : « En 1920, les employés de maison étaient présents dans toutes les demeures bourgeoises ou aristocratiques. Aujourd’hui, les maisons sont plus petites et plus personne — ou presque — n’emploie du personnel. Or l’orfèvrerie exige un entretien manuel, aussi minutieux que contraignant. 

Il est donc plus complexe d’avoir un service d’orfèvrerie utilisable au quotidien. De fait, dans l’imaginaire collectif, l’orfèvrerie est restée associée à une élite. Mais, il faut reconnaître que Christofle, avec l’Œuf dont la marque a fait un véritable objet d’art, a bouleversé les codes. »

Collection Imari chez Ercuis, baptisée ainsi en référence au service en porcelaine du même nom chez Raynaud, réinterprétation sophistiquée et élégante de l’art floral japonais imaginée par Olivier Maillefer.

Certes, l’orfèvrerie, apparue dès l’Antiquité, n’en est pas à sa première crise. Malgré la volatilité des prix des métaux, l’érosion du pouvoir d’achat, les séquelles durables des fermetures administratives pendant la crise sanitaire et le temps considérable que requiert l’entretien de chaque pièce, dans un monde où la disponibilité devient un luxe, les acteurs du secteur n'ont assurément pas dit leur dernier mot. « J’ai le sentiment que l’orfèvrerie redevient désirable. Il suffit de constater les récentes ouvertures de boutiques. Pour autant, un véritable travail sur les marques demeure nécessaire, ce qui est évidemment plus complexe quand on dirige une petite entreprise que lorsqu’on bénéficie, comme Christofle, du soutien du groupe Chalhoub, témoigne Vanessa Sitbon avant de poursuivre : Ce qui est intéressant dans l’artisanat français — et c’est valable pour d’autres secteurs comme la cristallerie ou la porcelaine —, c’est que nous sommes devenus si peu nombreux avec le temps que chacun a choisi un créneau spécifique, que ce soit en matière de matériau, de technique ou de cible. »

À l’instar de Vanessa Sitbon, d’autres professionnels font le pari que l’orfèvrerie connaît déjà un regain d’intérêt qui ne fera que s’amplifier, grâce au renouveau des arts de la table et à l’engouement pour le made in France.

Odile Casset de La Chesneraie, ancienne designer indépendante pour des maisons telles que Hermès et Dior, est propriétaire depuis 2014 de la maison d’orfèvrerie Lapparra. Elle insuffle à cette institution une créativité contemporaine sans jamais renoncer à l’âme artisanale. « J'ai repris l’entreprise il y a douze ans après être tombée amoureuse du lieu et des objets. L’entreprise était en difficulté, mais nous disposions de toutes les matrices, un fonds extraordinaire composé de tout ce qui a été réalisé chez Lapparra depuis le début », explique-t-elle.

Pièce de prestige, le candélabre Romane signé Effe 1875 arbore des feuilles de palmiers façonnées à la main.

D'autres suivent ce chemin. Rachetée par Hermès en 1993, la maison Puiforcat conserve une véritable indépendance esthétique et affirme son identité forte au sein du groupe, en s’appuyant sur un patrimoine exceptionnel. « Notre maison se dédie exclusivement à son métier d’origine, l’orfèvrerie. Nous proposons à nos clients les plus beaux objets d'orfèvrerie issus de notre patrimoine classique et Art déco, mais aussi des collections contemporaines développées avec le concours d’artistes de renom », précise Yann Jaegler, directeur général de Puiforcat. Engagé en faveur du rayonnement des savoir-faire traditionnels, tout en accompagnant l'innovation et la formation de nouvelles générations d'artisans, Yann Jaegler constate le regain d’intérêt pour l'art de recevoir à la française, porté par une clientèle internationale. « Il y a toujours eu une clientèle attachée à l'art de recevoir à la française, et aujourd’hui nous observons l’attrait qu'il peut s’exercer sur une nouvelle clientèle, notamment asiatique », note-t-il.

TROUVER L'ÉQUILIBRE ENTRE HÉRITAGE, INTEMPORALITÉ ET CONTEMPORANÉITÉ

La création de l’ensemble “pour boire” Silver Set 2025 en argent massif résulte de la collaboration de Puiforcat et de l’artiste britannique Rachel Whiteread, lauréate du prix Turner. Le point de départ : du carton ondulé d’emballage plié et roulé pour façonner un broc, des timbales, un plateau et des anneaux de serviette.

La réussite de Lapparra réside particulièrement dans la capacité d’Odile Casset de La Chesneraie à conjuguer fidélité au style et innovations. Sa vision artistique donne une impulsion créative, tout en s’ancrant dans des savoir-faire et des motifs historiques, refondus pour répondre à la demande moderne. « J’ai toujours puisé dans le riche répertoire de motifs pour créer des objets nouveaux. Avec, par exemple, le seau à champagne que j’ai volontairement orné d'un décor Lapparra, pour raconter une histoire et relier le contemporain à la tradition. Il en résulte des créations hybrides qui trouvent leur place aujourd'hui sans perdre la mémoire des gestes anciens. Pour y arriver, j’ai dû m'immerger dans les techniques de l’orfèvrerie : j’ai appris, tâtonné, dialogué avec les artisans pour comprendre leurs contraintes. Parfois, ils me disaient : « Impossible de faire une coupe aussi large en argent ! » J’ai donc adapté mes dessins, trouvé des compromis, et aujourd’hui je joue avec ces codes. Je crois que c’est là que réside l’équilibre : ne pas craindre la modernité, mais l’ancrer dans la continuité du geste et des décors hérités.

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JAY ARRIVE EN FRANCE EN 2026

Un an après le rachat du fabricant espagnol de couverts en acier inoxydable Jay - Industrial Cubertera de Galicia S.A., Lacor s’apprête à introduire sur le marché français les collections de celui-ci. Le catalogue de la marque et de nouvelles séries seront notamment présentés à Ambiente, et seront proposées aux détaillants ainsi qu’aux professionnels de la restauration.

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Fondée en 1856 et fournisseur de la cour royale de Suède depuis 1982, la marque Gense (F&H Group) a créé Dorotea en collaboration avec la designer Monica Föster qui s’est inspirée des paysages et du village suédois de son enfance dont la collection porte le nom. La gamme comporte des vases, des chandeliers ainsi que des couverts. Prix public : 135 € le vase 18 x 19,5 cm.

L’exigence créative est au cœur de la stratégie de Puiforcat, qui valorise la matière et collabore avec designers et artistes pour renouveler l’offre sans rompre le fil de son ADN. 

L’héritage de Jean Puiforcat reste central dans une démarche de dialogue entre tradition et modernité. « La création occupe une place prépondérante dans notre stratégie de développement. Nos créations contemporaines sont le fruit d’un travail sans concession, nourri par la ligne des

directeurs artistiques Charlotte Perelman et Alexis Fabry, par l’ADN de Puiforcat (le savoir-faire artisanal, l’argent massif, etc.) et la singularité des artistes avec lesquels nous collaborons, témoigne Yann Jaegler, avant de poursuivre : 

« Nos collections patrimoniales, et notamment les créations de Jean Puiforcat, continuent d’occuper une place importante dans notre offre. »

Fondée en 1690, la maison Odiot a bâti sa notoriété sous le règne de Louis XV avec Jean Baptiste Gaspard Odiot, reconnu comme l’un des meilleurs orfèvres de son temps. Aujourd’hui, elle n’hésite pas à capturer l’esprit de son époque en travaillant aux côtés de designers plébiscités. « L’histoire impériale d’Odiot fait naturellement partie de notre héritage, mais elle n’est plus aujourd’hui la principale source d’inspiration de nos créations, souligne Vladimir Piard-Roland-Cadet, président de CéIT SAS qui détient Odiot. Notre ambition est de mettre nos collections au goût du jour, comme en témoignent nos collaborations récentes avec Hubert Le Gall et Mattia Bonetti qui réinterprètent nos savoir-faire avec une esthétique contemporaine. Si l’on se réfère à l’histoire plus récente de la maison, la collection Jacqueline — développée pour le yacht de Jacqueline Kennedy-Onassis et d’Aristote Onassis — illustre cette capacité à dialoguer avec les grandes figures de leur temps tout en ouvrant la voie à une créativité moderne. »

Collection de couverts Lingot, créée par l’architecte Gregory Monier pour Richard Orfèvre, maison fondée en 1910. Disponible en argent massif 950 ou Vermeil.

Évidemment, le caractère durable de l’orfèvrerie impose, plus que jamais, une exigence d’intemporalité, comme le rappelle, à juste titre, Olivier Perlo-Joncour, directeur marketing de Degrenne. Après la collection Contour, révélée il y a un peu plus d’un an, la marque s’apprête à dévoiler un nouveau design baptisé Empire, directement inspiré de ses archives : « Ce sont des produits durables, avec un rythme de renouvellement lent, qui fait leur beauté. Pour les professionnels comme pour les particuliers, il s’agit d’un investissement, un achat réfléchi, fait pour durer 10 à 15 ans. 

Les restaurateurs et les hôteliers comme les ménages savent qu’ils conserveront longtemps ces collections. Ils peuvent faire évoluer la décoration, la vaisselle ou même le style de leur établissement ou de leur domicile, mais les couverts, eux, restent. La difficulté réside donc dans la capacité à proposer des collections à la fois innovantes et intemporelles : travailler le détail, la qualité, les finitions, les ciselures, les motifs, tout en conservant des lignes qui traversent les années. »

Blois ou Verlaine demeurent nos best-sellers. Ces collections existent depuis des décennies et restent pourtant plébiscitées, y compris par des clients jeunes, parce qu’elles ne se démodent pas. Elles se marient avec une grande variété d’intérieurs et de styles de vaisselle, et elles se retrouvent autant en bistronomie qu’en gastronomie. À chacun ensuite de jouer avec ces codes, de twister. Chez Degrenne, nous apportons de l’innovation par de nouveaux effets, des textures, des motifs, et nous irons encore plus loin dans les prochaines collections », annonce-t-il.

L'HYBRIDATION ET L'INNOVATION
AU CŒUR D'UNE RENAISSANCE

La nouvelle collection Luce de Mepra capture la pureté et la force de la lumière. Fabriquées en acier inoxydable 18/10, avec une épaisseur de 9 mm assurant solidité et équilibre, ces couverts présentent un haut niveau de finition, en particulier les dents de fourchette, polies à l’intérieur comme à l’extérieur, et la lame de couteau à double micro-dentelure. La marque propose également de nombreuses possibilités de personnalisation aussi bien pour les finitions que pour les décors.

Si le succès du Mood by Christofle qui célèbre en 2025 son 10ᵉ anniversaire et qui a d’ailleurs fait l'objet de plusieurs collaborations dont une avec Pharrell Williams en 2019, des projets tels que la collection Silver Set 2025 de Puiforcat incarnent tout autant l’esprit d’innovation qui anime aujourd'hui la filière de l’orfèvrerie. 

Confiée à l’artiste britannique Rachel Whiteread, cette édition propose un “ensemble à boire” composé d'une carafe, d'un décanteur, de plateaux, de plats et de timbales à section irrégulière. Les lignes verticales nettes de chaque pièce évoquent le motif cannelé du carton ondulé et révèlent la capacité de l'argent massif à capturer la lumière. 

« C’est un dialogue nourri entre création et savoir-faire. Les artistes, les designers ou encore les architectes à qui nous faisons appel contribuent à projeter Puiforcat dans la modernité. Nous pouvons leur demander la création d'une pièce précise, mais, dans certains cas, nous leur laissons également la liberté de concevoir l'objet qu'il souhaite », partage Yann Jaegler. 

Pour ce dernier, il ne fait aucun doute que les collaborations avec des artistes contemporains offrent un nouvel élan à l’orfèvrerie, attirant une clientèle souvent néophyte, séduite par les signatures et la matière. « Les collections contemporaines que nous

Bugatti s'est inspiré du mouvement naturel d'un brin d’herbe pour créer des lignes fines et organiques de la collection Natura, réalisée en acier inoxydable 18/10 de 5 mm d'épaisseur, afin de garantir la précision des arêtes, l'ergonomie et la tenue dans le temps. Natura a reçu le Red Dot Design award 2025. Prix public : 233 € le set de 24 pièces.

Bugatti s’est inspiré du mouvement naturel d’un brin d’herbe pour créer des lignes fines et organiques de la collection Natura, réalisée en acier inoxydable 18/10 de 5 mm d’épaisseur, afin de garantir la précision des arêtes, l’ergonomie et la tenue dans le temps. Natura a reçu le Red Dot Design award 2025. Prix public : 233 € le set de 24 pièces.


Ces propositions orientent à nouveau les regards sur l’orfèvrerie et remettent au goût du jour les savoir-faire exceptionnels, ajoute-t-il. Nous voyons de nouveaux clients pousser la porte de notre magasin parisien, intrigués par ces nouvelles offres.

Efte 1875 devrait, elle aussi, dévoiler de nouvelles collaborations avec des marques et des designers dans les mois à venir, même si la maison préfère, pour l'heure, en garder le secret.

Cette quête d’hybridation et d’innovation, Puiforcat et Efte 1875 la partagent avec d'autres maisons, à l’instar de Richard Orfèvre. Quand bien même l'atelier de cette maison historique demeure l’un des derniers en France à travailler la matière de façon entièrement artisanale, dans la pure tradition, il n'en reste pas moins capable de donner à voir des collections mariant savoir-faire ancestral et audace contemporaine.

La collection Alchimie vénitienne en est un exemple. « Nous avons développé cette gamme en collaboration avec un verrier de Murano, explique Jean-Pierre Cottet-Dubreuil, dirigeant de Richard Orfèvre. Celle-ci a été conçue comme un dialogue entre l’orfèvrerie et le verre de Murano. Elle illustre bien notre manière de travailler aujourd'hui : associer le savoir-faire traditionnel de l’orfèvre à celui d'autres artisans d’excellence. »

Cet ensemble de cinq pièces uniques, imaginé par Jean-Pierre Cottet-Dubreuil pour Richard Orfèvre, se veut être la suite des Flambeaux vénitiens présentés à Homo Faber (Venise). Elle joue sur la tension entre la fragilité du verre soufflé et la densité du métal pour affirmer une signature très personnelle, destinée à une clientèle de collectionneurs.

Depuis 1922, l’Orfèvrerie Floutier perpétue à Paris l’art de l’orfèvrerie, concevant de nouvelles pièces, classiques ou personnalisées en collaborant avec des artisans spécialisés. Elle propose également de nombreux services (gravure, réargenture, soudure, polissage, chromage, réparations) afin de restaurer et prolonger la vie des objets.

« On peut avoir de l’orfèvrerie martelée, mate, et associer l'argent avec d'autres matériaux comme la pierre dure. L’argent fonctionne bien avec d'autres matières », témoigne Jean-Pierre Cottet-Dubreuil.

L'innovation chez Lapparra repose également sur l'hybridation. « J’adore mélanger les modèles, les secteurs, les matériaux. Je prévois notamment de réintroduire la laque comme cela se faisait beaucoup dans les années 1930 et les pierres précieuses : dans ce but, je travaille avec un géologue », témoigne Odile Casset de La Chesneraie.

Certains s'accordent à dire qu'il existe une demande croissante pour des objets certes raffinés, mais surtout fonctionnels, portés par une clientèle à la recherche de pièces pour leur usage quotidien, loin de la pure ostentation, à l'instar de Yann Jaegler (Puiforcat) : « La clientèle qui s’adresse à Puiforcat recherche de beaux objets du point de vue du style et de la facture, mais surtout des produits utiles pour l’accompagner au quotidien. »

D’autres, comme Catherine (Orfévrerie Floutier), observent pour sa part une orientation vers les objets décoratifs : « Le style actuellement privilégié par les clients est pur, avec des lignes beaucoup plus simples. Les cadres photos restent populaires. L’entreprise se concentre donc davantage sur des objets décoratifs que sur l'art de la table. »

La ligne de couverts Jacqueline (ici en finition or rose) a été créée dans les ateliers d’Odiot à la demande de Jacqueline Kennedy-Onassis. Son design profilé, particulièrement singulier, a été imaginé pour habiller les tables du Christina O, le célèbre yacht de l’armateur Aristote Onassis.

Selon Vanessa Sitbon (Elle 1875), inutile de déterminer si le fonctionnel prime sur le décoratif ou inversement : « L'un ne va plus sans l’autre. Si certains clients réclament toujours la ménagère traditionnelle — nous en proposons tous dans nos catalogues —, dans les faits, sur les marchés occidentaux, les clients attendent aujourd'hui que l’orfèvrerie s’adapte à une nécessité de design et de décoration d’intérieur. Je dirais même qu'une révolution s’opère et cette dernière nous invite à changer de modèle économique, esquisse Vanessa Sitbon. Et de poursuivre : Cela passe par la transformation de nos boutiques à l’instar de Christofle. La maison Puiforcat, quant à elle, s’est installée au cœur de Matignon, à proximité des galeries d’art, ce qui a une vraie cohérence. Notre maison, de son côté, a retravaillé en profondeur toute son identité graphique. 

Ercuis bénéficie également du relancement de Raynaud et de la nouvelle image apportée par son dirigeant Antoine de Rémur qui œuvre à moderniser la perception parfois trop classique de l’orfèvrerie. Cela implique donc de revoir l'image, l'identité et les points de vente, sans jamais perdre de vue l'essentiel : travailler sur le produit lui-même. Le candélabre palmier en métal argenté et bois de noyer incarne ces pièces qui plaisent aux nouvelles générations. Les jeunes consommateurs sont prêts à ouvrir les portes des boutiques de la rue Royale pour aller chercher ce type de cadeau, mais c'est à nous d'aller les chercher. L’hybridation des matières, entre autres, permet d’entrer dans l'univers de ces clients qui aspirent à consommer ces produits différemment. »

SUSCITER LA PASSION POUR RELEVER LE DÉFI DE LA TRANSMISSION

Pour travailler sur le produit lui-même, encore faut-il être en mesure de relever le plus grand défi auquel font face toutes les maisons françaises : la formation. « Les principaux enjeux pour toutes les maisons aujourd'hui sont le recrutement, la formation et la préservation des savoir-faire. Après des années de très mauvaise publicité, nos manufactures ont été assimilées à l'usine, au monde industriel, avec un discours insistant uniquement sur la pénibilité, la difficulté et les faibles rémunérations de ces métiers. Cette narration négative a profondément abîmé l’attractivité de nos ateliers », explique Vanessa Sitbon. « Chez Effe 1875, nous avons récemment embauché un collaborateur brésilien. Historiquement, il existe au Brésil un véritable savoir-faire en orfèvrerie. »

« Il faut le dire clairement : si nous nous contentons d'attendre que le regain d'attractivité soit total pour l'orfèvrerie, certains savoir-faire auront disparu. Des techniques telles que celles consistant à descendre un plat au marteau ne sont déjà plus maîtrisées que par une poignée d'ateliers. Dans de nombreux métiers très techniques, il ne reste parfois plus qu'un seul sous-traitant. S'il part sans transmettre ni former, le savoir-faire s’éteint avec lui. Et c'est comme cela dans toute la filière. » 

Plusieurs écoles s’emploient donc à raviver la flamme de cette profession polyvalente, à la croisée de l’artisanat d’art et de l’industrie, qui mobilise aussi bien les alliages que le dessin, la gemmologie ou la ciselure. C'est notamment le cas de l’École Boulle, ou encore de l'Institut de Bijouterie de Saumur qui propose un CAP en orfèvrerie. De nouvelles formations ont même récemment vu le jour, comme celle du château de Tournebut, à Val-d’Hazey (Eure), née dans le cadre de la stratégie de développement des métiers d'art de l’agglomération Seine-Eure, en partenariat avec le Greta Portes Normandes.

Pour mettre toutes les chances de leur côté, les acteurs du secteur se mobilisent et travaillent en étroite collaboration avec ces écoles, convaincus que le renouvellement de la profession dépend de leur capacité à former et attirer de nouveaux talents. « Nous travaillons beaucoup avec une nouvelle école en Normandie, nous leur avons même passé des modèles, des matrices, du matériel, pour que les jeunes puissent travailler. Évidemment, cela dépend aussi du dynamisme du marché ; plus nous avons de clients, plus nous formons de personnes », témoigne Odile Casset de La Chesneraie (Lapparra).

Pour pallier les limites de l’offre académique, certaines maisons investissent également dans la transmission artisanale en interne, afin d’assurer la continuité des gestes et des styles au sein des ateliers de demain. « Depuis plusieurs années, nous organisons en interne la transmission des techniques mises en œuvre pour la réalisation de nos collections, fait valoir Yann Jaegler (Puiforcat). Nous accueillons ainsi des jeunes qui, en tandem avec nos artisans plus expérimentés, se forment afin de passer leur CAP d’orfèvrerie et s’habituer aux spécificités de tous les styles que nous proposons. » Degrenne mise aussi beaucoup sur la formation interne : « Celle-ci concerne l’ensemble de nos métiers, des outilleurs aux finitions comme le polissage ou la gravure des matrices. Nos ateliers normands de Vire réunissent des artisans très expérimentés et des profils plus jeunes : la transmission est continue, les premiers formant les seconds. Sur les postes de finition, les parcours internes durent de six mois à un an, parfois un an et demi selon le geste et le niveau de finition visé. »

DURABILITÉ ET RÉPARABILITÉ, L’ULTIME CLÉ DE L’ATTRACTION

Pour pérenniser l’activité du secteur, il est essentiel de séduire les nouvelles générations, à la fois comme marque employeur et comme acteur désirable aux yeux des consommateurs. Pour y parvenir, les leviers de la durabilité et de la réparabilité sont de plus en plus activés. Olivier Perlo-Joncour a d’ailleurs une formule parlante : « Nos premiers concurrents sont nos anciens modèles d’il y a dix, vingt, trente voire quarante ans. » Toutes ces maisons proposent des services de restauration ou de réparation. 

Christofle, par exemple, met en avant en boutique et sur son site une sélection de modèles anciens, intemporels et remis en état. Catherine Zeigneur (Orfèvrerie Floutier) qui valorise des matériaux comme l’argent massif et l’acier inoxydable, répondant au besoin de praticité et de durabilité, le confirme : « Une part importante de l’activité consiste à restaurer et maintenir le patrimoine, notamment en recyclant des objets anciens pour les offrir aux nouvelles générations. On peut parler d’économie circulaire. » Lapparra s’engage même sur la voie de l’innovation responsable en réintroduisant des matériaux écologiques comme l’étain sans antimoine et en développant des modèles originaux : « Je relance l’étain parce que c’est un matériau écologique maintenant puisqu’il ne contient plus d’antimoine, donc je vais essayer de réaliser des modèles très modernes en étain. » 

Ces valeurs sont également partagées par Odiot. « Cette exigence se joue autant dans les ateliers que dans le rapport à la matière. Les enjeux de durabilité et d’éthique sont au cœur de notre processus de production. Nos ateliers fonctionnent avec des outils et des équipements conçus pour durer, reflétant une logique de transmission et de long terme. Par ailleurs, nous nous engageons à sourcer l’ensemble de nos matières premières auprès de fournisseurs situés en France, et majoritairement en région parisienne. 

Ce choix garantit la traçabilité, soutient les savoir-faire locaux et limite notre empreinte environnementale, tout en préservant l’excellence artisanale qui a fondé l’identité d’Odiot », indique Vladimir Piard-Roland-Cadet. En misant sur cette durabilité assumée, la réparabilité et la capacité à parler aux nouvelles générations, ces maisons mettent en évidence que l’orfèvrerie peut encore séduire bien au-delà de ses collectionneurs historiques.

Pris en étau entre la raréfaction des savoir-faire, la fragilité du tissu industriel et l’évolution des usages, l’univers de l’orfèvrerie française n’a pourtant rien d’un vestige figé. En misant sur l’hybridation des matières, le dialogue avec les artistes, la transmission exigeante et la réparabilité des pièces, les maisons réaffirment que ces objets ne sont pas de simples signes extérieurs de luxe, mais des compagnons durables d’un art de vivre en pleine redéfinition.

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