SLOW DESIGN : VERS UN NOUVEAU CADRE DE RÉFÉRENCE POUR LES MARQUES ?

05 janvier 2026
Par : Céline Vautard

Sobriété esthétique, durabilité, artisanat ou proximité, à l'opposé de toujours plus de nouveautés, de nombreuses marques prennent le contrepied en affichant des arguments raisonnés. Le point sur un marché qui fait des émules.

Surinvestie depuis la pandémie de covid-19, la maison est devenue un lieu sanctuaire, propice à toutes les idées de déco. « Lieu d’enfermement subi mais aussi espace refuge, elle a été transformée et personnalisée de façon encore plus forte qu’auparavant, allant même dans l’excès », analyse Pauline Debrabandere, coordinatrice de campagnes de Zero Waste France. Déjà présent, le phénomène de la “fast-déco” s'est alors accéléré, faisant de la maison un lieu de différenciation voué à suivre les tendances. Trop ? Résultat : entre 2017 et 2022, le nombre d’éléments d’ameublement mis sur le marché en France a augmenté de 88 %, passant de 269 à 505 millions d’unités. Le nombre de déchets d’éléments d’ameublement (DEA) collectés a quant à lui été multiplié par un peu plus de 2 entre 2014 et 2020, selon l'Agence de la transition écologique (source : rapport publié en 2022). Pour autant, en parallèle, un autre mode de vie a pris le contrepied : le slow life vise à créer un environnement confortable et relaxant pour encourager une vie plus lente et consciente. Appelé aussi slow design ou slow déco, ce mouvement, à l’inverse de la culture du jetable, s’ancre dans une démarche écologique : matériaux nobles et durables, faible consommation d’énergie, meilleure gestion des déchets, idée de recyclage, ou encore production locale, etc. La décoration intérieure “slow” appelle à prendre conscience de la valeur des objets décoratifs et des meubles, d’où la valorisation de l’artisanat. Son credo : privilégier la simplicité et l'authentique avec une décoration minimaliste, sans céder trop vite aux tendances.

[Publicité : The Inspired Home Show]

RETOUR AUX SOURCES

Si le Nord de l'Europe adhère depuis longtemps au slow, via notamment le hygge, style scandinave consistant à aménager son intérieur en véritable cocon de douceur, ode au confort et à l'épicurisme qui pousse à réfléchir aussi bien sur la façon de décorer ses espaces que de percevoir la vie, nombreuses sont les marques à imposer en France leur style et leurs valeurs. Née en Hollande en 2017, Originalhome est de celles-là. « Proposer un design porteur de sens pour un monde meilleur, voilà ce qui nous anime, explique Patricia Khouw, fondatrice de la marque. La collection répond au désir de posséder des objets pour la maison alliant beauté, histoire et impact. Notre collection est fabriquée à partir de matériaux recyclés, upcyclés et renouvelables, et selon des méthodes de production à faible impact (principalement artisanales). En collaboration avec des communautés d’artisans, nous transformons des matériaux de récupération en objets design contemporains. Pour aller plus loin, Originalhome plante des arbres, pratique le commerce équitable, crée des emplois dans des zones rurales défavorisées et reverse ses bénéfices. » Après avoir récemment lancé des suspensions et des lampes de table fabriquées à partir de déchets plastiques recyclés, collectés lors de nettoyages de plages sur les îles indonésiennes pour le printemps-été 2026, la marque a imaginé une collection de céramiques composée à 40 % de déchets postproduction recyclés.

En France, le slow n’est pas en reste et séduit de plus en plus les consommateurs. « Nous observons clairement, sur les marchés professionnels comme grand public, une sensibilité croissante pour les produits fabriqués localement, durables, traçables et conçus dans une logique d’économie circulaire, confie Antoine Béchu-Pochez, responsable du marketing et de la communication chez Revol. Des acheteurs à la recherche de pièces avec du sens, un impact environnemental réduit et une véritable transparence sur les modes de production. Ces attentes orientent fortement notre stratégie d’innovation. »

DES MATÉRIAUX QUI INNOVENT

De fait, le slow, outre des coloris doux ou des matériaux naturels, impulse surtout de nouveaux défis dont la valorisation de démarches de fabrication différentes. « Cette évolution reflète une réalité : les attentes des consommateurs se sont affinées. Ils ne cherchent plus uniquement à “ralentir”, mais à comprendre d’où viennent les produits, comment ils sont fabriqués, avec quels matériaux, et avec quel impact, confirme Antoine Béchu-Pochez chez Revol. C’est aussi pour cette raison que nous développons des initiatives comme Recyclay (création d'une nouvelle matière à partir de nos propres déchets d’argile recyclés, permettant de créer

[Photo : Pour tous ses produits, Sabre Paris combine alliage d'inox et de carbone et manches en acrylique façonnés à la main avec des couleurs teintées dans la masse. Ici, le modèle French baguettes vient enrichir la joyeuse gamme Bistrot. Prix public : 16 € pièce.]
[Photo : Bols, petits saladiers et ustensiles fabriqués en bois de racine de teck durable, Originalhome. Prix public : à partir de 34 € les trois coupelles.]
[Publicité : JJA]

des pièces neuves en réduisant significativement l'impact) ou No.W? (une évolution de la collection No.W, fabriquée à partir de pâte issue du recyclage interne pour une expression visuelle encore plus brute, alignée avec les tendances slow déco) qui vont au-delà du concept slow pour s'inscrire dans une démarche concrète d'innovation durable. En résumé, je dirai que le mouvement slow s'est enrichi. On parle moins d'un style et davantage d'une culture de la responsabilité appliquée au design. »

En parfait exemple de cette nouvelle attente des consommateurs et stimulée par son succès dont l'idée de départ est d’upcycler la bouteille en verre pour créer des verres, la marque Q de bouteilles, lancée en 2016, est devenue QDB Editions. « Notre projet a mûri porté par notre public qui nous suit depuis les débuts et attend la suite, confie Gauthier Decarne, fondateur de la marque. C'est ça qui nous fait avancer et qui fait que nous avons décidé d’écrire une nouvelle page de notre histoire. » Installée au Touquet depuis 2020 sur 1 100 m², l'entreprise compte aujourd'hui 15 collaborateurs, a étoffé ses gammes et développe de nouvelles ambitions. « Notre projet, même s'il ne sauvera pas le monde, s'appuie sur le verre qui est un matériau recyclable. Nos collections durent dans le temps, nous fabriquons à la demande sans faire de stocks et comme certains verriers français, notre ambition est d'inscrire nos verres dans la durée avec des modèles disponibles dans le temps », explique Gauthier Decarne. L’entreprise lance une collection de luminaires en verre imaginée avec le designer Théo Charasse. L'idée : continuer à proposer ce qui a fait son succès tout en ouvrant les portes de l’atelier aux designers, architectes ou artistes pour dessiner à leurs

[Photo : Plateau fabriqué en France, à partir de bois certifié FSC et recouvert de stratifié mélaminé, Coco&Co. Prix public : 49,90 €.]
[Photo : Chez Artitude Home, chaque bougie et diffuseur devient une expérience sensorielle unique. Avec le concept “choisissez votre art, choisissez votre parfum”, les visuels et les fragrances se combinent pour créer des parfums d'intérieur à la fois artistiques et émotionnels. Fabriquées à la main avec des matériaux durables, ces créations invitent à ralentir, savourer l'instant et adopter une consommation plus consciente, incarnant l'esprit du slow design.]
[Photo : Couteau de table Charles Canon en coquilles d’ormeaux, lame en acier inoxydable 12C27. Prix public : 89 € pièce.]

côtés de futures collections autour du verre. « En 2026, nous allons proposer deux nouveaux matériaux qui ont requis deux années de recherches : un terrazzo de verre et un marbre de verre, ajoute Gauthier Decarne. Au cœur du process, nous avons fait fusionner le broyat de nos chutes de production pour créer de nouvelles matières. »

RECYCLAGE ET NOUVEAUX COMPOSITES

Et les idées fusent quand il s’agit d’imaginer des matériaux plus propres, moins énergivores, plus recyclables ou recyclés. Dans le domaine de la coutellerie, Charles Canon aime relier le savoir-faire industriel de précision à l’émotion de la matière. « Notre atelier est implanté dans les Hauts-de-France, au cœur d’un territoire marqué par son histoire ouvrière et minière. C’est là que nous avons eu envie de créer une marque qui valorise les matériaux régionaux, les circuits courts et une fabrication française intégrale, dans une approche à la fois technique et de recyclage, explique Aurélien Canon, directeur général de l’entreprise. Nous avons constaté que nos clients particuliers comme professionnels ne cherchent plus seulement un bel objet, mais un produit porteur de sens, fabriqué avec respect et sincérité. Le made in France ne suffit plus à lui seul : il doit être accompagné d’une authenticité de démarche, et c’est ce que nous essayons d’incarner chaque jour. »

Ainsi la marque qui, au départ, visait avant tout à mettre en valeur les matériaux régionaux et les paysages français à travers un couteau a fait évoluer son concept vers une approche plus écologique et circulaire, en intégrant des matières recyclées et naturelles, comme les coquilles d’huîtres, de moules, d’ormeaux ou de Saint-Jacques, qu’elle transforme en composites élégants et durables. « Notre démarche RSE se concentre principalement sur le recyclage et la valorisation des coquillages, dans une logique de circuit court, poursuit Aurélien Canon. Nous collaborons avec des restaurants et un revendeur d’huîtres pour collecter les coquilles après consommation, afin de leur offrir une seconde vie au sein de nos manches de couteaux. Ces matières naturelles sont triées, broyées, stabilisées et transformées dans notre atelier. Cette démarche permet à la fois de réduire les déchets marins, de valoriser les ressources locales et de créer une matière noble issue d’un recyclage vertueux, où artisanat et écologie se rejoignent naturellement. »

En boutique, chaque couteau est accompagné d’un certificat d’authenticité et la marque propose également à ses revendeurs des coquillages réels (ormeaux, moules, Saint-Jacques…) pour enrichir la mise en scène et permettre aux clients de visualiser concrètement la matière d’origine. « Notre travail est exigeant, car notre concept ne repose pas sur le volume mais sur la valeur symbolique et matérielle. Nous travaillons avec des boutiques d’art de la table, des concept stores, coutelleries d’art, des épiceries fines ou des maisons de chefs sensibles à la matière française et à la narration. Nous développons aussi des partenariats sur mesure avec des marques du patrimoine français et des restaurants étoilés », souligne Aurélien Canon.

La revalorisation des déchets coquilliers est également à l’origine de la marque Malakio. « En 2020, Morgan Guyader observe lors de ses week-ends de travail en ostréiculture que très peu de systèmes de revalorisation des déchets coquilliers existent en France. En parallèle

[Publicité : Ambiente]
[Photo : Créations QDB Editions au sein de l'espace boutique sur le site atelier du Touquet.]
[Photo : Le groupe JJA a lancé The Good Living Score, un outil développé en interne destiné à mesurer l'impact environnemental et sociétal de chaque article. Ici, Vase Atmosphera en 100% verre recyclé, prix public : 17,99 €.]

De son métier de designer, il peine à sourcer des matériaux à la fois durables, esthétiques et techniques. Pendant le confinement, il expérimente alors, avec son ami Hugo Kermarrec, la mise au point d'un composite à base de déchets coquilliers. « C'est ainsi que l’aventure Malakio débute », raconte Thibault Longueville, directeur associé de la marque. Sous-verres, dessous de plats, couteaux, bougeoirs ou encore soliflores, le champ de création de Malakio est large et donne même lieu à des collaborations comme avec Gllu pour des tables basses, ou à des projets de plus grande envergure tels que la fabrication de plans de travail de cuisine ou salle de bains, de comptoirs, de parements muraux, de plateaux de tables et d’objets sur mesure en petite, moyenne ou grande série (+50 000 unités).

« Nous utilisons des ressources naturelles locales déjà existantes, via le réemploi de coquillages. Tout est fabriqué en France, dans notre atelier situé à Nantes. Nous utilisons une technique de production bas carbone, car il n'y a pas de cuisson de notre matériau, c’est uniquement un séchage à l'air libre. Nous n’avons pas de label pour l’instant, nous travaillons sur le sujet, souligne Thibault Longueville. Il n'y a pas de difficultés particulières à vendre notre concept, bien au contraire, notre démarche vertueuse résonne favorablement auprès des clients lorsqu'ils nous découvrent. Cela crédibilise d’autant plus le magasin qui commercialise nos produits. Nous sommes distribués par des boutiques de décoration et des concept-stores partout en France. »

[Encart :
[Publicité : point virgule]
[Photo : 140 g de coquillages broyés sont réemployés pour concevoir un socle de bouteille Hélios par Malakio. Prix public : 29,90 €.]

LA RSE, NOUVEAU CHEVAL DE BATAILLE

Au-delà de ce qui est visible, aujourd’hui, l’aura de chaque marque se développe avec son engagement, sa philosophie d'entreprise et la façon dont elle peut limiter son impact. « Vous ne me croirez peut-être pas mais en 32 ans d’existence, Sabre n'a réellement créé que quatre collections. La cinquième sera pour 2026, très différente de nos collections actuelles mais toujours avec ce twist Sabre », s'amuse Francis Gelb, fondateur et dirigeant de Sabre Paris dont le fonds FrenchFood Capital a pris le contrôle en octobre dernier. En plus de FrenchFood, nous avons accueilli BPI au capital qui est très impliqué dans la démarche RSE ; leurs ressources en consultant seront un vivier déterminant pour accélérer notre démarche RSE. Ce qui était approvisionné en dehors de chez nous est maintenant sourcé en Europe (l'emballage). Ce qui provenait d’Europe est, dans la mesure du possible, fabriqué en France (injection). Quant au transport, au recyclage ou à l’inclusion, nous n’en sommes encore qu’aux prémices, mais cela va de pair avec la labellisation B Corp qui est en cours et que nous pensons obtenir pour 2027. Et je terminerai sur cela : lors de mon premier accélérateur à la BPI, l’un des intervenants nous avait dit : dans 10 ans vos entreprises se résumeront à des produits et de la RSE. À l’époque, je n’avais pas bien compris ce qu’il avait voulu dire, mais il avait tellement raison. Les produits évidemment, mais la RSE, nous le voyons désormais au quotidien, elle pilote toutes les fonctions de l’entreprise, de la finance au marketing.

[Photo : Depuis 1985, Hukka Design transforme la roche volcanique finlandaise (stéatite), issue de chutes de production d'un fabricant local de poêles, en objets pour la maison en pierre. Ici, collection Gourmet. Prix public : 24,90 € l'assiette plate.]
[Photo : Chez Revol, No.W2 (No Waste version 2) est une évolution de la collection No.W, fabriquée à partir de pâte issue du recyclage interne. Prix public : 17 € le crémier 10 cl.]
[Publicité : räder]
Partager ce contenu